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é extrait mystèreExtrait mystère n°1

Les articles é extrait mystère proposent de placer l'auditeur face à un court extrait audio sans en connaître l'origine pour mettre en avant ce que l'oreille entend. L'œuvre dont est tiré l'extrait est révélée à la fin de l'article.


jaquette
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Extrait mystère

Nous pouvons entendre dans cet extrait des voix d'homme a capela, c’est-à-dire sans accompagnement instrumental. Malgré cette sobriété, l’extrait dégage une intensité dramatique déroutante et peut instiller un malaise tant il sonne « faux ». Mais d’où vient cette sensation de « fausseté », et pourquoi cette « laideur » ?

Si on peut parler de « laideur », c’est au sens où cet extrait ne respecte pas les règles traditionnelles de la musique occidentale qui définissent ce qu’est une belle musique et un beau son. Le chant qu'on entend repose en effet sur une écriture microtonale, avec des quarts de ton : ce sont ces intervalles, étrangers à la musique classique occidentale, qui sonnent « faux » pour une oreille habituée à un système tonal qui n’autorise pas d’intervalle inférieur au demi-ton.
Pour renforcer cette étrangeté, les quarts de ton sont toujours « en escalier », c’est-à-dire que les notes sont progressivement haussées ou abaissées, un quart de ton à la fois. Ces variations de hauteur progressives altèrent l'harmonie et créent une dissonance forte, une plainte disgracieuse. Le chant est par ailleurs très lié et comprend de nombreux portamento, c’est-à-dire que la voix glisse d’une note à une autre, donnant l’impression que la mélodie, se refusant à rester sur des notes fixes et une forme bien déterminée, est en train de fondre.
Ce refus d’une forme bien déterminée s’entend également à la fin de l’extrait : alors que le mot « Christe » est répété deux fois en commençant en même temps (à 0:51 et 1:03), la dernière syllabe ‘-te’ est prononcée avec un décalage par les chanteurs. Ce décalage est d'autant plus surprennant qu'on s'attend à un unisson sur la dernière syllabe.
Ainsi, que ce soit harmoniquement avec la microtonalité qui altère progressivement les accords ou rythmiquement avec les fins de phrase décalées, le chœur ne parvient pas à s’accorder. Cette dissension donne un accent angoissé et pathétique au chant : on entend une lamentation informe et douloureuse exprimée de façon brute, sans manières.

De fait, l’extrait nous donne à entendre une partie de la messe catholique particulièrement pathétique appelée le Kyrie. Cette prière implore la pitié de Dieu en répétant quatre mots :

Kyrie eleison, Christe eleison
(« Seigneur aie pitié, Christ aie pitié »)

La prière est donc la parole de l’homme et de sa misère face à Dieu : il ne s’agit pas d’un discours articulé et argumenté mais d’un cri du cœur, une imploration d’autant plus pathétique qu’elle est fruste. Cet extrait traduit ainsi ce caractère brut de la prière par une musique brutale, non pas comme violence mais au sens où elle refuse les effets rhétoriques ou les raffinements. Le malaise et la sensation de « fausseté » de l’extrait permettent en ce sens d’exprimer une douleur trop nue pour être polie.


L'extrait que nous avons étudié vient du Kyrie de la Messe pour le Pape Jean XXIII composée en 1960 par Julian Carrillo, un compositeur mexicain né en 1875 pionnier de la musique microtonale occidentale. L'enregistrement date de 1996 et est interprété par la Chorale Des Professeurs De Musique De La Ville De Paris sous la direction de Robert Blot.

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